ENTRETIEN PAR JEANNE ALECHINSKY
Maya Kawatake Pinon : contenir la multitude
Chorégraphe, danseuse et performeuse franco-japonaise basée à Avignon, elle dirige la compagnie FRICTIONS depuis 2020. Ses pièces questionnent les strates qui nous constituent, qu’elles soient historiques, sociales, philosophiques, formelles ou mémorielles. Rencontre avec une artiste multiple, qui utilise l’enchevêtrement pour libérer nos peurs.
Propos recueillis par Jeanne Alechinsky
JA : Tu mêles dans tes créations de nombreuses esthétiques, du baroque à l’électro en passant par la performance plastique. Qu’est-ce cela te permet de penser, toi qui est également multi identitaire par tes origines ?
MKP : J'ai grandi au Japon et j'y ai appris la danse classique, enseignée avec un conformisme extrême, une forme imposée, militaire. En arrivant en France pour mes études, j’ai laissé la danse de côté. Je ne m'y retrouvais plus, je ne trouvais plus ma forme. J'ai fait une licence de production culturelle et un master en philosophie de l’art. Je me posais la question de comment faire pour que l'art soit utile et qu'il puisse véhiculer quelque chose dans la société qui soit concret.
Arrivée en France, j'ai été victime de racisme pour la première fois, et ça a été un gros choc. Face à lui, je me suis dit : je peux emprunter deux chemins, soit je rentre dans le conformisme extrême et je deviens française, soit je décide de m'assumer, et je me construit sur toute cette souffrance et toute cette violence. Et j'ai choisi d’emprunter ce second chemin, le plus difficile, et en même temps, grâce à lui, j'ai repris la danse. Elle est une manière de m'exprimer qui sort du dicible. Les mots ne suffisaient plus pour dire cette perte de mon moi géographique et social.
J’ai alors découvert la danse baroque. Elle a ouvert des ponts avec la matière académique avec laquelle j'avais grandi, mais elle est en même temps tellement différente formellement, musicalement, spatialement qu’elle m’a totalement séduite. Elle permet d'être disponible. La marche, le poids, l'espace et le lien à l'autre… Elle est l'essence même du mouvement. Ce qui m'intéresse, c’est la résonance entre elle et nos corps d’aujourd'hui. Ces corps du 17e siècle ont, eux aussi, perdu leur identité, puisqu’on ne retrouvera jamais la manière dont ils la dansaient. Créer à travers ce mystère matérialise un espace de création à interpréter selon ma propre sensibilité. De ce point de vue, c'est extrêmement contemporain.
JA : Quelle est la source à laquelle tu t'abreuves pour créer ? Il y a quelque chose de ton geste artistique qui va vers la maladresse, la vulnérabilité et les femmes artistes oubliées. Est-ce que leurs murmures résonnent avec ce qui a été oublié en toi, qui n’a pas eu la parole ?
MKP : Le corps qu'on a est le seul véhicule, le seul moyen d'exprimer notre place dans la société. Pour moi la fragilité est une force de transformation, et contient le futur. C’est quelque chose qui doit être assumé et qui est légitime, qui doit exister. J'interroge beaucoup les normes sociales et corporelles qu'on a apprises. Si un jour des danseureuses virtuoses s'étalaient au sol de fatigue, qu’est-ce que cela ouvrirait ? J’aime l’idée du corps-essence : comment déconstruire ce que la société et sa cadence nous a imposé ?
Au fur et à mesure, j’ai forgé un statut, une personnalité où je prends des risques, je décide. Dans ma démarche, prendre une décision et m'engager, m'investir jusqu'au bout, c'est quelque chose qui m’est très cher. Je crois que pour être créateur·ice, il le faut. Même si on ne se sent pas légitime quelque part. Ce n'est pas la légitimité le problème, c'est : est-ce qu'on va assumer ce choix ? Est-ce qu'on va y aller ?
Le frottement entre les strates identitaire, historique et stylistique est au cœur de mon travail. Je déplie le plus de facettes possibles par rapport à un thème ou un enjeu, tout en restant dans une cohérence, même si paradoxalement j'ai envie de déconstruire cette rationalité du “bien dire”.
JA : Quelle est la place de l’art plastique dans ton travail ?
MKP : Les fils installés dans AYA+TOLI. Topologie de la maladresse (2025), qui me contraignent et m’empêchent, sont en même temps la source de ma liberté. Ce sont les fils qui décident avec moi. Je trouve que le corps seul, c’est trop sensible, trop difficile. J'ai besoin de la matière pour activer quelque chose, qui soit à l'origine du mouvement, ou de quelque chose qui soit exprimable. L’élément tangible me permet de prendre une décision, parce que sinon, quand j’improvise, il arrive parfois que je me perde dans mes multi-facettes. L’installation plastique et la danse sont inséparables dans cette pièce. Le corps présent danse quand il veut exprimer quelque chose de fort avec la matière. J’y interprète une partition extrêmement écrite, mais sous contrainte. Et quand finalement je lâche, tout se dessert. Pour moi il faut que la danse ait un sens, que le corps ait quelque chose à exprimer. Et la technique doit être au service de ce message.
J'aime concevoir des espaces, créer des volumes et des contrastes avec des objets, mettre le corps, qui est un objet mobile, dans cet espace conçu, car c'est porteur de sens. Dans H.V. L’autre bal de Katell, ma pièce en cours de création, l'éponge représente le corps qui ne peut plus rien absorber. À partir du moment où ça déborde, que se passe-t-il ? Quel est le moment fatidique où ça se fissure ? Je m’intéresse ici à la mutation, à l’après, aux strates qui sont abordées pour aller vers une reconstruction, vers une renaissance. La transformation pour moi mène à une objectivité par rapport à un contexte qu'on a vécu.
JA : Tu dirais que le fait d’expérimenter de ne plus avoir de force, d’être débordé·es, peut ouvrir à plus tendresse pour le contexte et pour soi ?
MKP : Oui, j’y trouve la vulnérabilité comme une clef de mutation, même si ce n’est pas le discours tenu par notre société. La danse est très marginalisée parce que justement elle est extrêmement politique. On peut se soigner avec la danse. Il y a de plus en plus de résultats de recherche scientifique en ce sens. Mais ce n’est pas pris en compte car l’accepter remettrait trop en question ce qu'on nous a raconté. La danse crée une cohésion, une joie de vivre, un collectif qui infuse profondément les corps. Et c’est sa force : savoir que l'on n'est pas isolé·e. Quand on est dans l’épuisement, dans la saturation, dans cet excès, on est très seul·e. Comment rompre avec la solitude et aller avec et vers les autres grâce à nos danses ? Aujourd’hui, j’ai une voix pour y répondre.